Interview avec le Pr. Muhammad Yunus,

Prix Nobel de la Paix 2006 et fondateur de la première banque de microcrédit au monde

     Les initiatives de microcrédit fleurissent à travers le monde et promeuvent un nouveau modèle de développement durable. Le terme microfinance renvoie à tous les services financiers qui fournissent des prêts bancaires aux populations les plus pauvres et leur permettent de travailler de manière indépendante. Si un homme représente le microcrédit, il s’agit bien sur de Muhammad Yunus, aussi connu sous le nom de “banquier des pauvres”. Il leur a d’ailleurs dédié son Prix Nobel de la Paix reçu en 2006. Ce professeur d’économie du Bangladesh a révolutionné la finance et l’économie le jour où il a eu l’idée de lancer un programme de prêt pour les plus pauvres de son pays.

     En fondant la Banque Grameen en 1977, Muhammad Yunus a mis au point le concept qui l’a rendu célèbre autour du globe: le micro crédit. Yunus a essayé de trouver le moyen de sortir les pauvres de la dépendance économique. Il a décidé d’agir en tentant d’introduire le microcrédit au Bangladesh, avec une attention toute particulière portée aux femmes. A force de patience et de pédagogie, son équipe a aidé plus de 8 millions d’emprunteurs, dont 97% de femmes. Depuis, le modèle de Muhammad Yunus a été répliqué dans le monde entier, permettant aux plus pauvres d'accéder au microcrédit et, ainsi, de prendre part à une activité économique viable.

     C’est précisément cet accent mis sur les femmes qui a attiré l’attention de Mouna, participante au programme de mentorat du C40 Women4Climate, à conduire une interview avec le Professeur Yunus. Mouna est la co-directrice du projet Gender & Climate Change (GCC), un collectif international de jeunes étudiants et professionnels qui vise à révéler les connections cachées entre les normes de genre et les problèmes liés au climat.

     L’interview ci-dessous a été conduite avec le professeur Yunus aux canaux, maison de l’économie sociale et solidaire à Paris, grâce au soutien du réseau C40 Cities.

Pour écouter l'interview: 
Interview Pr. Yunus -
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Ces propos ont été receuillis par Mouna Chambon et Morgane Ollier, pour le projet Gender & Climate Change.

A des fins de clarté, la retranscription a été légèrement modifiée, sans pour autant altérer le message des intervenants

Interviewer: Vos initiatives sont un formidable exemple, prouvant à quel point il est crucial mais aussi simple de donner aux femmes le pouvoir de s’autonomiser dans l’économie. Au sein des politiques climatiques, l’inclusion des femmes est primordiale (…) dans les communautés rurales afin de leur donner la capacité de prendre leurs propres décisions mais aussi de les propulser aux postes décisionnaires lors des processus de négociation. Quand vous avez créé la Banque Grameen, vous avez décidé de vous attaquer aux problèmes d’accès à la finance des femmes. Pourriez vous expliquer ce qui vous a encouragé à vous concentrer sur les besoins de ces dernières. Comment avez vous réalisé le potentiel de vos initiatives pour l’autonomisation des femmes ?

Pr. Yunus: J’étais conscient du problème mais je ne faisais rien pour y remédier. Quand j’ai entamé mon combat contre le système bancaire, j’ai affirmé beaucoup de choses (…) en disant notamment qu’il était conçu de la mauvaise manière puisqu’il excluait tous les gens se trouvant en dessous du revenu moyen, c’est à dire presque la moitié de la population mondiale. J’ai ensuite rajouté une couche : (…) le système excluait les femmes également. Pour le prouver j’ai expliqué: « A peine 1% des emprunteurs sont des femmes au sein du système bancaire Bangladeshi ». Cela me paraissait tout à fait injuste. Ainsi, lorsque j’ai commencé, je voulais m’assurer que la moitié des emprunteurs seraient des femmes. (…) Je voulais montrer que c’était possible, je n’étais pas particulièrement impliqué pour la cause des femmes. Au tout début les femmes disaient « ne me le donnez pas, donnez l’argent à mon mari ». (…) Mais nous avons insisté. Nous avons essayé de comprendre pourquoi elles refusaient : à cause de la peur. La société a généré beaucoup de peur envers les femmes. Elles ne  souhaitent pas prendre de risque et sortir de leur coquille. On a donc essayé de déconstruire cette peur petit à petit. Cela nous a pris 6 ans d’efforts continus, pour finalement entendre les femmes nous dire oui. Après 6 ans nous avons atteint un ratio 50/50. (…) Ensuite, nous nous sommes aperçus d’un changement complet, l’argent donné aux femmes contribuait davantage à la famille que le même montant donné aux hommes. Nous avons vu ça tous les jours. Nous avons donc réfléchi : pourquoi nous restreindre à 50% ?

Nous avons donc changé et nous sommes concentrés sur les femmes de façon délibérée, même si les hommes attendaient aussi. Nous avons graduellement atteint 97%, et 100% autour du monde. Nous pensons que les femmes ont un pouvoir immense au sein de la famille (…), elles ont tellement d’influence et d’engagement que les hommes n’ont pas. C’est par la que le changement vient. La détermination des femmes est une force importante, elles provoquent des changements au sein de la famille : si vous pouvez changer le rôle de la femme au sein du foyer, la famille toute entière peut changer (…). Elles sont au cœur de la famille de part leur proximité avec les enfants, elles construisent la génération future. Peu importe ce que nous fassions, nous essayons d’impliquer les femmes pour faire une vraie différence. Au Bangladesh, j’estime que le changement le plus important fut d’accorder un statut aux femmes mais pas comme un service. Elles ont pu revaloriser leur statut elles-mêmes en ayant accès au microcrédit et en détenant de la liquidité. Peu importe la direction que vous prenez, vous devriez impliquer les femmes puisqu’elles sont à l’origine de nombreux changements.

Interviewer: Dans le contexte du changement climatique, dans quelle mesure l’entrepreneuriat social peut fournir des solutions à l’adaptation et à l’atténuation du changement climatique au sein des communautés rurales. Comment cela peut-il être corrélé à l’autonomisation féminine face à l’urgence climatique ?  

 

Pr. Yunus: Nous n’utilisons pas le mot entrepreneuriat social car cela reste très vague. J’essaie d’utiliser le terme entrepreneur de « business social », ce qui est plus spécifique. A partir du moment ou vous comprenez le changement climatique comme un problème et le business social comme une réponse au problème, cela devient soutenable et peut être réalisé, répliqué et aussi important que vous le souhaitez. Nous avons mise en place certains d’entre eux, comme des entreprises d’énergie solaire remplacent les énergies fossiles, des entreprises de recyclage pour protéger l’environnement ou encore des business sociaux répondant au modèle de l’économie circulaire. Aujourd’hui nous détruisons tout, nous ne remettons rien en circulation puisque le système est trop occupé à essayer de générer du profit et  il ne fait pas attention aux dégâts qu’il génère. Il pourrait aussi y avoir des business sociaux très efficaces pour vaincre la déforestation, cela pourrait rapporter gros (…). Avec le business social, vous vous entrainez à résoudre à un problème sociétal de façon soutenable. Les politiques soutenant ce type d’entreprises peuvent faire en sorte que cela se réalise, et celles promouvant les émissions zéro de carbone sont l’unes d’entre elles, ce qui peut passer par la reforestation par exemple. L’agriculture est à ce sujet très important car elle génère beaucoup de C02, il serait intéressant de travailler vers un agriculture zéro carbone. Pour faire en sorte que cela se réalise, nos habitudes alimentaires doivent être aussi ajustées. Tous ces problèmes doivent être mis sur la table.

 

Interviewer: Selon vous, quel rôle doit jouer le renforcement de capacités ? Comment pourrions nous soutenir les ménages et les femmes en particulier à gérer leur microcrédit de façon efficace (…) ?

 

Pr. Yunus: Nous ne devons pas nous concentrer sur le renforcement de capacité d’une personne (…) mais plutôt sur celui de toute notre économie. Si je souhaite entreprendre mais que ce n’est pas réalisable car j’ai besoin de fonds, argent que personne ne me donnera, je ne peux pas faire usage de toutes mes capacités car le système économique s’avère ici défaillant. Je dis souvent aux jeunes « si vous mettez de l’argent sur la table, tout le monde autour de la table devient un entrepreneur ». Cela ne se passe pas de cette façon puisque l’argent ne se trouve pas sur la table en réalité, le système économique ne le permet pas. Nous avons un système bancaire qui vous accordera un prêt si vous possédez déjà de l’argent mais ceux qui n’en ont pas de base n’en obtiendront pas davantage. (…). Ces gens n’ont pas de point  de départ, et c’est de cette capacité dont je parle. Il faut changer la structure du système de façon à ce que tout le monde y ai accès, et que chacun ai un point de départ dans la vie. Ensuite, si je vois l’argent sur la table, le prends, mon esprit peut commencer à créer. Je souhaite vraiment insister sur ce point (…) : la première condition doit être de créer un environnement où les services financiers sont disponibles pour tous et où le système légal est aussi propice, de façon à ce que les gens puissent ensuite exercer leur propre créativité.

Interviewer: Nous vous entendons souvent dire que la place de la pauvreté est dans les musées. Pensez-vous que l'on puisse dire la même chose pour les inégalités hommes-femmes, et comment peut-on changer le regard du monde sur les femmes, afin de les voir comme des acteurs du changement et des opportunités et non comme un problème? Comment créer cet environnement [...]?

 

Pr. Yunus: Un point de départ que je considère comme très important est de donner aux femmes les moyens d'entreprendre. Si vous laissez une femme devenir entrepreneure, elle est debout, toutes les barrières que la société a bâti contre elle s'effondrent [...]. D'autres choses sont importantes mais c'est la plus importante à mes yeux, l'aider, la guider, afin qu'elle puisse entreprendre. Une fois qu’elle aura compris qu'elle peut prendre soin d'elle-même et de sa famille, d'autres choses suivront. C'est ce qui s'est passé au Bangladesh [...], car une fois que les femmes se sont levées, beaucoup d'autres choses se sont effondrées, tous les tabous religieux, la domination masculine, ont disparu parce que les femmes avaient de l'argent dans leurs comptes bancaires. La relation entre les hommes et les femmes s'est complètement transformée. Il convient aux femmes de devenir entrepreneures car si elles sont employées, elles sont toujours des citoyennes de seconde classe parce qu'elles doivent toujours négocier entre le travail et la maison pour s'occuper de leur famille, et ce n'est pas facile. Elles seront toujours désavantagées. Avec l'entrepreneuriat, elles peuvent faire tout ce qu'elles veulent, elles peuvent prendre soin de leur famille et démarrer leur entreprise. [...] Parce que les femmes sont très attachées à leur famille, il y a un lien émotionnel avec les enfants [...].

Interviewer: Pour finir sur une note positive et inspirante, pourriez vous nous faire part de l’histoire d’une femme ayant profité de votre initiative et, comme Amartya Sen le nomme, a pu développer ses capacités (capabilities en anglais) dans la lutte contre le changement climatique ?
 

Pr. Yunus:  Il ne s’agit pas d’une femme mais de millions de femmes qui se sont transformées par leur seule force. La plupart d’entre elles sont illettrées mais elles ont rejoint ce programme et elles savent très bien qu’ être illettré ne veut pas dire stupide (…). Elles ont en effet utilisé leur intelligence pour surmonter les obstacles que la société a placé sur leur passage. Vous devez créer un environnement où les femmes peuvent mettre leurs capacités en valeur, leur créativité. Elles transformeront la société entière intégralement.