A Paris, une monnaie locale complémentaire pour redonner le pouvoir aux citoyens

France
L'équipe In-Venture

La “Pêche”, monnaie locale lancée à Montreuil en 2014, est désormais en circulation dans 5 arrondissements de la capitale. Cette initiative a été portée par l’association Une Monnaie pour Paris!, créée en janvier 2016 par des étudiants de Sciences Po Paris et des membres de diverses associations. L’association rassemble déjà plus de 300 adhérents qui s’engagent à soutenir l’économie locale parisienne.  

 

La mise en circulation d’une monnaie locale, qui intervient en complément de l’euro, a pour but de dynamiser l’économie locale et de renforcer le lien social entre les citoyens d’un même territoire. Les commerçants et les citoyens membres du réseau peuvent ainsi utiliser la monnaie locale comme moyen de paiement, de manière à favoriser les circuits courts, réduire l’empreinte carbone de leur consommation et lutter contre l’évasion fiscale.  Il existe une cinquantaine de monnaies locales en circulation sur le territoire français, comme l’Eusko au Pays Basque, le Sol-Violette à Toulouse, la Roue dans le Vaucluse…

 

Nous avons interviewé Lucas Rochette-Berlon, co-fondateur et co-président de l’association Une Monnaie Pour Paris!


 

Peux-tu nous parler de ton parcours et de ce qui t’a mené à créer l’association Une monnaie pour Paris ?

 

Lorsque je suis entrée à Sciences Po Paris en 2015, j’étais déjà très impliqué dans l’écologie et le syndicalisme. J’étais beaucoup dans la contestation, et même s’il est vital de dire ce qui ne va pas, j’ai trouvé que cela manquait d’actions concrètes. Après la COP 21, que l’on vendait comme le “traité du siècle” qui allait régler tous nos problèmes, j’ai compris que les engagements des Etats n’allaient pas assez loin et qu’il fallait que la société civile s’organise d’elle-même, afin de limiter la progression du réchauffement climatique. Le dilemme suivant s’est alors posé: si je me lançais dans un projet très concret, je risquais de me compartimenter dans un seul domaine et de ne pas pouvoir mener tous les combats de front. J’ai donc cherché le dénominateur commun. La monnaie s’avère être à la fois au centre de nombreux problèmes… mais aussi de solutions. Il fallait repenser la monnaie. A Marseille ou en Provence, des monnaies locales avaient déjà vu le jour, mais ces initiatives restaient éloignées des réalités économiques. A Paris, plusieurs tentatives avaient échoué. En décembre 2015, la sortie du film Demain a déclenché une prise de conscience collective. Le 24 janvier 2016, les 7 premiers membres de Une Monnaie pour Paris! se réunissaient pour la première fois: l’association fut créée dans la nuit. Nous fûment rapidement une quinzaine et la première assemblée générale s’est tenue le 11 mai 2016. Nous avons déterminé 3 champs d’action: la sensibilisation du grand public (via les réseaux sociaux, le travail de terrain, des stands dans des festivals alternatifs, des évènements à Sciences Po...) la co-construction avec différentes parties prenantes et la prospection auprès des entreprises et citoyens. Nous nous sommes rapidement structurés, notamment en recrutant lors d’évènements, et comptons maintenant des membres de tous âges.

Quels sont les critères d’adhésion pour les commerçants du réseau ?

 

Nous avons fait le choix d’être très exigeants quant aux adhérents de l'association. En juin 2017, en Assemblée Plénière, a été voté une charte assez dense, qui dresse nos objectifs et notre horizon en 17 points. Elle se construit autour de 4 piliers: la démocratie, l’écologie, la solidarité et l’économie locale. Une entreprise qui ne respecte pas entièrement la charte doit s’engager sur 2 ans à se fixer des objectifs, dont l’avancée est évaluée par l'association. Nous les soutenons en les mettant en relation avec des partenaires qui les aident à mettre en place des circuits locaux, à produire écologiquement, à utiliser des énergies renouvelables etc. Tant qu’ils n’ont pas atteint les objectifs définis, ces entreprises ne peuvent pas participer aux votes pour modifications des statuts ou de la charte. Nous avons également défini des critères excluants: une entreprise adhérente à l’association ne peut pas faire partie d’une chaîne ou d’une multinationale, puisque cela ne permet pas de prendre des décisions localement. Elle ne peut également pas être liée à des violations des droits humains ou du travail, pratiquer l’élevage intensif ou l’agriculture industrielle.


 

A-t-il été facile de convaincre les commerçants et citoyens de rejoindre le réseau?

 

Dès 2016, nous avons été contacté par des associations qui souhaitaient rejoindre le réseau. Mais cela a nécessité un énorme travail de prospection. Aujourd'hui, nous avons des services civiques, des stagiaires et un salarié qui s’en occupent car cela demande énormément de temps. Pour 10 rencontres, une seule est concluante. C’est pour cette raison que nous avons choisi de lancer la pêche d’abord dans 5 arrondissements, puis de s’étendre au fur et à mesure.  


 

Techniquement, comment fonctionne la conversion entre les euros et les pêches ?

 

La parité est simple: 1 pêche pour 1 euro. Nous avons deux comptoirs de change permanents à Paris, la REcyclerie et Aujourd’hui & Demain, ainsi que des comptoirs mobiles que nous mettons en place dans les évènements auxquels nous participons. Pas de dépréciation ou de fluctuation, nous avons voulu l’outil le plus simple d’accès. Nous travaillons également sur une monnaie électronique pour simplifier les échanges entre fournisseurs et commerçants. Autre aspect original de notre modèle, nous avons mis en place un mécanisme de bonus malus: lorsque l’on convertit des euros nous créons 3% de pêches en plus. Cela signifie que si vous échangez 100€, vous recevrez 103 pêches, et vous pourrez donner ces 3 pêches supplémentaires à une association ou bien participer au système de “pêches suspendues”, pêches qui seront stockées pour d’autres personnes qui en auraient plus besoin, ou encore garder ces 3% pour votre pouvoir d’achat si vous estimez en avoir besoin. À l’inverse, si les entreprises choisissent de reconvertir en euros au lieu de dépenser leurs pêches (ce qui alors ne leur coûte rien) elles ont 3% de frais de reconversion qui équilibrent les 3% d’abondement à la conversion ; cela permet d’encourager la circulation de la monnaie au sein du système, car les entreprises y ont alors un gain de chiffre d’affaire direct et zéro frais, contrairement aux tickets restaurants ou chèques par exemple. Grâce à ce type de mécanismes de solidarité, nous essayons de toucher une cible plus large que les “bobos” parisiens, généralement l’audience privilégiée de ces initiatives.  


 

Etes-vous soutenus par la mairie de Paris?

 

Nous travaillons en collaboration avec la mairie depuis 2 ans. Celle-ci réfléchit également à d’autres options mais nous espérons obtenir prochainement leur soutien. Des réunions sont prévues à ce sujet prochainement.

A terme, pensez-vous que cela puisse permettre une relocalisation de la production?  Espérez vous d’autres retombées positives? Lesquelles?

 

Nous poursuivons plusieurs objectifs avec ce projet: la pédagogie et l’éducation populaire sont des aspects importants, mais nous voulons surtout avoir de vraies retombées économiques et impact positif sur le climat. La mise en circulation de la pêche vise avant tout à répondre aux urgences de pauvreté et à celles environnementales. Avec la raréfaction des ressources, des crises de plus en plus violentes vont éclater dans le futur. Il est nécessaire de renforcer le lien social afin d’éviter une situation où la loi du plus fort s’impose. Il faut également relocaliser la production, notamment l’agriculture, l’énergie, mais aussi les biens et services de base (meubles, vêtements etc.), afin de pouvoir survivre de manière autonome en cas de crise. Par exemple, à Paris, on a seulement 3 jours d’autonomie alimentaire dans le commerce, c’est-à-dire qu’après 3 jours sans approvisionnement il n’y a plus rien à manger, donc on est très vulnérables à une crise énergétique, géopolitique ou à une rupture des transports ; il faut relocaliser l’agriculture vivrière pour y faire face. Nous voulons faire de Paris une “transition town”, voire même de toute l’Ile de France une “transition region”, pour se préparer à l’après pétrole. Cela se prépare sur le long terme. La consommation locale entraîne un cercle vertueux qui élève le niveau de vie, crée de l’emploi et améliore les conditions de travail et de vie des citoyens. Cela permet de mettre un visage et un nom sur les producteurs alimentaires, et donc en recréant ce lien, un respect et une compréhension s’installe. C’est ce qui permet au peuple de reprendre du pouvoir sur l’économie et de reconstruire la démocratie.